Position officielle de l'ANJ sur les cryptomonnaies dans le pari sportif

La doctrine ANJ face aux crypto-actifs
La première fois que j’ai cherché un communiqué officiel de l’ANJ contenant le mot « cryptomonnaie », c’était en 2022. Je voulais comprendre pourquoi aucun des seize opérateurs agréés ne proposait de dépôt en bitcoin alors que le marché mondial du crypto-betting explosait. Je suis tombé sur un silence quasi total, ponctué par quelques phrases techniques noyées dans des décisions plus larges. Sept ans dans cette niche m’ont appris une chose : ce silence n’est pas un oubli, c’est une posture.
L’Autorité nationale des jeux ne traite pas la cryptomonnaie comme un sujet à part. Elle la considère comme un moyen de paiement parmi d’autres, soumis aux mêmes règles que la carte bancaire ou le virement. Cette logique paraît anodine, mais elle change tout. Elle signifie qu’aucune disposition spécifique n’interdit la crypto dans le pari sportif. Elle signifie aussi qu’aucune disposition ne l’autorise expressément. Le pari sportif crypto reste donc dans une zone que l’ANJ a façonnée par doctrine plutôt que par règle écrite.
Dans cet article, je reconstitue cette doctrine telle qu’elle se lit dans les décisions, les communiqués et les déclarations publiques de la présidente de l’autorité. Pour le parieur français, comprendre cette posture est plus utile que mémoriser des articles de loi : elle dit ce que l’ANJ surveille, ce qu’elle tolère et ce qu’elle attaque.
Le cadre doctrinal posé par l’ANJ depuis 2022
Un confrère analyste m’a soufflé en 2023 une formule qui résume bien la posture de l’ANJ – « neutralité technologique, fermeté sur l’agrément ». Cette formule n’apparaît dans aucun document officiel, mais elle décrit avec précision la grille de lecture que l’autorité applique depuis trois ans. La technologie utilisée pour parier importe peu. Ce qui compte, c’est l’identité juridique de l’opérateur qui propose le pari et son inscription au registre des seize agréés français.
Cette grille découle directement du monopole instauré par la loi du 12 mai 2010. En France, seuls les opérateurs agréés par l’ANJ peuvent proposer des paris sportifs en ligne aux résidents. Le mode de paiement n’entre pas dans l’agrément. Un opérateur agréé pourrait théoriquement intégrer un paiement crypto sous certaines conditions – c’est exactement ce qu’a fait YESorNO en juin 2025. Inversement, un opérateur non agréé qui propose des paris en bitcoin reste illégal, peu importe sa licence offshore. La cryptomonnaie n’est ni un blanchiment ni une bénédiction.
Cette doctrine se traduit concrètement par trois lignes d’action observables. D’abord, l’ANJ utilise son pouvoir de blocage d’URL pour fermer l’accès aux sites étrangers qui ciblent le marché français. En 2024, l’autorité a obtenu le blocage de 944 URL liées aux jeux d’argent illégaux, dont une part significative concernait des bookmakers crypto offshore. Ensuite, elle suit de près les évolutions européennes – règlement MiCA, directive AML – pour articuler son action avec les régulateurs financiers comme l’AMF. Enfin, elle accepte d’examiner au cas par cas les demandes des opérateurs agréés qui souhaitent intégrer la crypto dans leurs flux de paiement, pourvu que la passerelle utilisée soit elle-même un PSAN ou futur CASP enregistré.
Ce dernier point est passé presque inaperçu dans la presse spécialisée. C’est pourtant la véritable rupture de 2025 : l’ANJ ne refuse plus systématiquement la crypto chez les agréés. Elle conditionne. Et cette nuance ouvre une voie qui n’existait pas auparavant pour les opérateurs français qui veulent moderniser leur offre.
L’affaire Polymarket : marqueur de la doctrine
Si je devais retenir un seul dossier pour comprendre la position de l’ANJ sur la crypto, ce serait Polymarket. Pas parce que la plateforme est crypto – bien que ce soit le cas, avec des paris en USDC sur Polygon – mais parce que le communiqué publié par l’autorité après le blocage de novembre 2024 énonce explicitement le principe que je décrivais plus haut.
Le 22 novembre 2024, l’ANJ a obtenu le géoblocage de Polymarket pour les utilisateurs français – j’ai détaillé l’ensemble du dossier dans une analyse dédiée au cas Polymarket. La plateforme venait d’enregistrer un volume record de 3,6 milliards de dollars sur le marché électoral présidentiel américain. Le communiqué officiel justifie le blocage avec une phrase qui mérite d’être disséquée mot à mot : l’action menée par l’ANJ a été déterminée non par le fait que les opérations financières utilisaient des cryptomonnaies, mais par la circonstance plus générale que les offres de jeux étaient susceptibles d’être constitutives d’offres de jeux d’argent et de hasard non autorisées au regard du droit français.
Ce passage est, à ma connaissance, l’énoncé le plus clair jamais publié par l’ANJ sur sa doctrine crypto. Il dit deux choses en une. La première : la crypto n’est pas en soi un motif de blocage. La deuxième : l’absence d’agrément, elle, l’est, peu importe la technologie utilisée. Polymarket aurait été bloquée même si ses paris s’étaient réglés en euros via virement SEPA. La crypto n’a été ni l’élément aggravant ni l’élément atténuant – elle a été techniquement neutre.
Pour un parieur, cette précision a une conséquence concrète. Un argument que l’on entend souvent dans les forums spécialisés – « c’est la crypto qui rend le site illégal » – est faux. Ce qui rend un site illégal en France, c’est l’absence d’agrément ANJ. La crypto ne fait que compliquer le repérage et la traçabilité, ce qui motive l’autorité à durcir la chasse, mais ne change pas le fondement juridique du blocage.
L’autorisation YESorNO-Lyzi : ouverture conditionnée
Personne ne s’y attendait. Quand le communiqué Finyear est tombé en juin 2025, j’ai relu trois fois pour être sûr d’avoir compris. YESorNO devenait le premier opérateur agréé ANJ à intégrer un paiement légal en crypto-actifs – bitcoin, ether, litecoin et USDT – via la passerelle Lyzi. Pour la première fois en France, un parieur pouvait déposer en crypto sur un site agréé sans sortir du cadre légal.
Le détail technique éclaire la doctrine. YESorNO ne reçoit jamais directement les cryptomonnaies du parieur. Lyzi, en sa qualité de PSAN enregistré auprès de l’AMF, capte le dépôt en crypto, le convertit en euros et transmet les fonds en monnaie fiduciaire à l’opérateur de pari. L’agrément ANJ continue de porter sur des flux en euros. Le statut PSAN, futur CASP sous MiCA, prend en charge la dimension crypto. Les deux régimes s’articulent sans se chevaucher. Cette architecture est probablement le modèle que l’ANJ a en tête pour tout opérateur agréé qui voudrait, à terme, intégrer la crypto.
L’absence de communiqué de l’ANJ saluant l’opération est elle-même un signal. L’autorité n’a pas applaudi, mais n’a pas non plus contesté. Pour un régulateur français, ce silence vaut validation tacite. Cela signifie que le schéma juridique tient et que d’autres opérateurs peuvent l’envisager. Pour le parieur, cela signifie aussi que la voie légale du pari crypto en France passe désormais par YESorNO et, à mesure que d’autres adopteront le même modèle, par les opérateurs agréés qui sauront négocier leur passerelle avec un PSAN. Pas par les sportsbooks crypto offshore.
Ce que dit la présidente de l’ANJ publiquement
Isabelle Falque-Pierrotin parle peu de la crypto en tant que telle. Quand elle prend la parole, c’est presque toujours pour situer le marché des paris sportifs dans son ensemble, sans isoler le segment crypto. Cette manière de procéder est cohérente avec la doctrine de neutralité technologique. Mais elle livre, en passant, des éléments précieux pour comprendre l’angle d’attaque de l’autorité.
Lors de la présentation du bilan 2024 du marché des jeux d’argent, la présidente notait que le marché français progresse à un rythme comparable aux grands marchés européens et que les opérateurs ont été particulièrement actifs en 2024 du fait d’événements sportifs majeurs, dynamique confirmée par les premiers mois de 2025. Le constat est neutre, presque comptable. Mais il porte une lecture politique : si le marché légal croît à 19 % par an sur le pari sportif en ligne, l’argument selon lequel « le monopole étouffe l’innovation » perd en crédibilité. La présidente n’a pas besoin de dire que la crypto n’est pas indispensable à la croissance. Les chiffres le disent à sa place.
Une autre intervention, en marge de la campagne de prévention 2024, m’a paru plus révélatrice encore. La présidente y rappelait la vigilance de l’autorité sur les pratiques effectives des opérateurs durant l’Euro et les JO. La crypto n’y était pas mentionnée, mais le sous-texte est clair : un opérateur, agréé ou non, qui contournerait les obligations de prévention via une mécanique crypto serait dans la ligne de mire. La doctrine ANJ ne sanctionne pas la technologie, elle sanctionne le comportement qu’elle permet.